Annick de Ville
Texte historique et urbanistique

Remettre des mots sur les faits


Regarder la ville nous permet de comprendre que l’espace public est un espace politique, extrêmement important. On a souvent une lecture de la ville uniquement esthétique : on cite les grandes capitales pour leur beauté, et on développe peu de lectures critiques. Or, quand on comprend que la ville est ce terrain d’enjeux politiques et de confrontations sociales, on saisit mieux les enjeux actuels. Ce type de réflexion a l’intérêt de montrer les failles, même si c’est plus difficile avec les modèles de ville du XIXe siècle, parce que ce sont des modèles très forts, et que les failles sont rares.

Il s’agissait de trouver dans Bruxelles du matériel sur les travaux liés à la colonisation. J’ai apporté une lecture de l’urbanisme par rapport à cette période, très présente dans les grands travaux de Léopold II, et cherché les logiques liées à l’histoire du Congo, tant par le financement que par l’organisation de la ville léopoldienne, et sa vision urbanistique centralisée et paternaliste.

Nous avons essayé aussi de déchiffrer dans le tissu urbain la présence ou l’omniprésence de bâtiments qui renvoyaient à des multinationales ou de grandes entreprises qui avaient un rôle très important dans l’histoire coloniale. En analysant la qualité et la présence de ces nombreux objets architecturaux, correspondant à des groupes capitalistes travaillant sur la finance, le cuivre ou le caoutchouc, il est apparu que la symbolique de Bruxelles est plus financière que rattachée à des valeurs «universelles».

Ce qui est frappant par ailleurs est la différence entre la place accordée à la présence de l’Afrique, du début du colonialisme à l’exotisme des années vingt ou trente, et ce qui s’est passé après : une non-présence dans la ville. De la culture africaine, il ne reste presque plus de traces, hormis le petit quartier africain «Matongué» (dont l’existence ne doit rien à une volonté politique). C’est comme si on avait absolument voulu cacher ou oublier tout rapport à l’Afrique.

Remettre aujourd’hui des mots sur ces faits historiques, alors que nous vivons un retour de l’ostentatoire et de la façade, est extrêmement important; en Belgique, la critique est trop rare; peut-être parce qu’on a peur de casser des choses qui sont déjà fragiles…

Annick de Ville
était historienne de l'art. Elle a été membre fondateur et directrice d'Arcadia, membre de la commission des Arts Plastiques, députée au Parlement Bruxellois avant d'être coordinatrice de programmation pour Bruxelles 2000 Elle a aussi été directrice des Halles de Schaerbeek avant de s'éteindre ce 27 février 2005.