Antoine Pickels
Texte dramatique

De l’Histoire à la fiction

Écrire pour le théâtre avec l’Histoire, surtout quand elle est proche, suppose de trouver la distance juste où se situer par rapport aux faits.

Le texte, écrit en fonction de la topographie d’une ville et d’un trajet supposé s’y effectuer, évite grâce à cette approche l’écueil chronologique, pour privilégier un mode de récit éclaté, entrant en résonance avec le discours historique dispensé par ailleurs.

Les passerelles d’une scène et d’une époque à une autre sont cependant nombreuses. D’abord par la résurgence de quinze figures qui traversent la pièce, correspondant à des lieux de pouvoirs, noirs ou blancs, subis ou exercés, et dont les changements de rôles (voire de noms) suivant les différentes époques disent beaucoup. Certains d’entre eux renvoient à des figures précises de l’histoire, tous renvoient par moments à des faits ou des personnes réels. C’est surtout à travers leur évolution que se raconte la petite et la grande Histoire.

Ces quinze figures sont transbahutées dans des lieux et des circonstances totalement fictives, aux dynamiques théâtrales très différentes, qui vont du stream of consciousness au dialogue de marionnettes, du commentaire sportif à l’humour le plus scatologique. Il s’agit plutôt d’y exprimer une vérité (politique, sociologique, philosophique) que la réalité historique.

D’autres passerelles sont jetées par les multiples liaisons (parfois téléphoniques), d’une scène à l’autre. Des objets, des noms de lieux, des actions qui, isolément, ne signifient pas grand-chose, acquièrent du sens par leur répétition dans des contextes différents. Ceci est le fruit sans doute de l’impression très forte, lorsque je me documentais, que les différents éléments de l’histoire (néo)coloniale sont rarement reliés entre eux.

Enfin, deux fils rouges infimes mais signifiants traversent la pièce de part en part, l’un attaché à la cheville de Patrice Lumumba lors de ses derniers jours, l’autre inspiré du révolutionnaire Jérôme Savonarole et de l’auteur du Prince, Nicolas Machiavel – ou plutôt de l’emploi qui a été fait de ce traité de politique. C’est la lecture d’un livre de Jean-Claude Willame – et, après, de bien d’autres faits concordants – qui m’a incité à développer de manière délibérément abusive cette interprétation de l’histoire.
Antoine Pickels est autodidacte. Il collabore régulièrement, depuis 1986, avec des chorégraphes et des danseurs, en tant que dramaturge, metteur en scène ou œil extérieur.Il écrit par ailleurs des textes polémiques et/ou critiques sur la danse l'éthique et l'esthétique gaies, ou sur des questions politiques particulières. Il a également été responsable de la revue de l'Université de Bruxelles. Depuis 1992, écrit des textes plus spécifiquement théâtraux, qu'il porte parfois lui-même à la scène: "La ressemblance involontaire", "Abel/Alexina ou le sexe de l'ange" et bientôt "In nominé" qu'il mettra en scène au Théâtre Varia. Antoine Pickels et Virginie Jortay se retrouveront dans une nouvelle production avec "Des corps pensifs", création prévue en 2005-2006.