Virginie Jortay
Idée orgininale et mise en scène
L’invention du manque

Le point de départ de Bruxelles, ville d’Afrique, est la réalité historique: les sources d’inspiration sont des faits et des situations réels, aussi troublants que grotesques, éminemment théâtraux. Le théâtre nous parle souvent de l’individu et du drame de l’individu : le personnage principal doit vivre ce drame, qu’il soit tragique ou comique, et c’est alors que le spectateur peut s’identifier au «héros»… Cette forme de théâtre est la plus classique, la mieux acceptée, mais aussi la plus attendue. Pour ma part, je suis plus attirée par un théâtre où les mécaniques de groupe font que le traditionnel héros est mis sur un plan identique à celui de ses partenaires. Il n’y a plus alors de personnage central, mais bien un ensemble de personnages formant un système. Ces mécaniques qui font que le monde tourne, et finalement change si peu, montrent dans quels drames les individus peuvent être jetés (ou se jeter eux-mêmes), et dans quels pièges ils se débattent, parfois jusqu’à l’épuisement. On dit souvent que le fleuve est violent, mais on parle rarement des rives qui l’enserrent. Voilà pour la réalité historique.

Le point d’arrivée de Bruxelles, ville d’Afrique est un spectacle qui s’ancre dans la réalité politique actuelle, tout en gardant une «distance théâtrale», celle d’artistes et non de politiciens. Le fait d’emmener 12 personnes à Kinshasa pour créer un spectacle et de revenir à 20 pour le jouer est en soi une démarche politique, c’est-à-dire quotidienne. Tous les outils qu’il nous semble ici naturel d’avoir à notre disposition représentent là-bas une lutte de chaque instant, puisque rien ne garantit le lendemain. C’est à cet endroit précis qu’a lieu la rencontre. On pourrait croire que Bruxelles, ville d’Afrique est une méga-production, mais qu’on ne s’y trompe pas: ce «méga» projet travaille dans le dépouillement, et avec l’invention du manque. Ce n’est pas pour rien que les matériaux présents sur le plateau sont tous de récupération: cuivre… battu, fil électrique… dénudé, bois exotique… scié main, plaques offset… usagées. Des acteurs, des costumes, des images projetées… un minimum d’ingrédients pour transcrire l’essentiel de notre mémoire collective sur notre passé commun.

Entre le point de départ et le point d’arrivée, il y a l’expérience du voyage, celle de la rencontre, et surtout celle du plateau. C’est le résultat de cette expérience qu'est Bruxelles, ville d'Afrique.

Virginie Jortay
est directrice du Groupe Kuru et réalisatrice de formation. Elle s'engage très vite dans la voie théâtrale où, outre l'élaboration de nombreux décors sonores, elle collabore à de nombreux projets. Elle met en scène notamment “Que la foudre s’abatte sur le parjure” et “Hombre” au Théâtre de la Balsamine, "Belgicae" au théâtre 140, "Excusez-moi pour la Poussière au Théâtre Le Public... CV détaillé. Elle est actuellement professeure à 'Ecole Supérieure des Arts du Cirque et travaille à un nouvelle production, "Des corps pensifs" d'Antoine Pickles. Création prévue en 2005-2006. email