Excusez-moi pour la Poussière

d'après Dorothy Parker

Mise en scène
: Virginie Jortay
Adaptation scénique:
Anita Van Belle et Virginie Jortay

Avec

Anne Sylvain
Hélène Gailly
Brigitte Dedry
Cédric Lenoir


Lumière: Reynaldo Ramperssad
Décor et costumes:Zouzou Leyens
assistée de: Céline Rappez
Construction décor: François Joris
Direction technique: Gérard Raquet

du 23 janvier au 8 mars 2003
au Theatre LE PUBLIC


« Excusez-moi pour la poussière » est la réponse que fit Dorothy Parker à Frank Crowminshield, directeur de « Vogue » et de Vanity Fair » à la question : « Si vous deviez rédiger votre épitaphe, qu’écririez-vous ? ».
Cela se passait en 1915, Dorothy Parker avait 22 ans. Une longue et tumultueuse carrière d’écrivain allait commencer pour elle. Réputée pour son esprit et son sens de l’humour hors du commun, Dorothy Parker allait plus faire parler d’elle à cause de son extravagance que par sa prolixité littéraire. Dommage, en quelque sorte, car elle ne laissera derrière elle que trois recueils de nouvelles et quatre de poèmes.
Malgré quantités de ses écrits pour le théâtre de Broadway et ses nombreuses collaborations scénaristiques hollywoodiennes (notamment pour A Star Is Born), elle n’accordera aucune importance à ces écrits qu’elle considère comme une trahison par rapport à son véritable art et peut-être n’a-t-elle pas tout à fait tort. Mais « Dottie » est dans l’engrenage, celui de la folie des années 20 et des années qui suivirent, de la mondanité, de l’argent qui ne sera jamais suffisant pour continuer à lui assurer son mode de vie… Sa vie semble idyllique pour certains, abyssale pour d’autres et de fait, l’alcool la rattrape à chaque moment, à chaque rupture, à chaque vide de sa vie, et ils sont nombreux.
Elle les côtoiera tous et tous la reconnaîtront comme étant la meilleure : Ernest Hemingway, Scott Fitzgerald, Dashiell Hammett, Bing Crosby, Cole Porter, Cecil B. De Mille, Sam Goldwyn, Marleen Dietrich, Somerset Maugham, Truman Capote… La liste bien est plus longue, impressionnante. Sa vie est opulente, brillante, catastrophique, déprimante… Elle se suicide le jeudi et se réveille le vendredi pour reprendre l’expression de sa biographe… Sa vie fait couler beaucoup d’encre et est portée de nombreuses fois à la scène comme à l’écran. Gertrude Stein la hait et elle le lui rend bien.
La haine fait partie du fonctionnement de Dorothy Parker, la haine, l’acidité, la cruauté mais c’est pour cela qu’on l’aime, pour sa verve sans égale, pour sa capacité à décapiter ce qui se meut autour d’elle, y compris elle. Aujourd’hui, ses écrits restent assez méconnus en Europe. Pourtant, ce ne sont pas leurs qualités qui manquent. Une partie de ses nouvelles sont traduites par Benoîte Groult dans les années 60, le reste l’étant bien plus tard (89/99) après que les ayant droits aient récupérés… leurs droits. C’est à Martin Luther King qu’elle lèguera son héritage et les 20.000 dollars que rapporteront ses œuvres iront à la « National Association for the Advancement of Colored Poeple ».
Si Dorothy Parker a pris des positions politiques à certains moments de sa vie, d’abord contre l’exécution de Sacco et Vanzetti puis, pendant la guerre d’Espagne puis, contre la montée du nazisme pour enfin afficher des sympathies communistes, on peut croire qu’elle le faisait dans l’énergie du désespoir, pour échapper au vertige lié à son mode de vie mais aussi et peut-être surtout à l’angoisse de la page blanche. Elle écrivait peu, beaucoup trop peu et elle le savait.
Son œuvre est inclassable et comme elle le reconnaissait elle-même, jamais elle n’aurait pu prétendre à écrire un roman, trop compliqué. Malgré les nombreux honneurs et prix qu’elle reçut à la fin de sa vie, elle mourut dans la misère, seule dans sa chambre de l’hôtel Volney. L’urne qui contenait ses cendres est restée dans un bureau de notaires pendant 20 ans avant que la « National Association for the Advancement of Colored Poeple » ne pu lui faire une cérémonie digne de ce nom.
Décidément, Dorothy Parker ne manquait pas d’humour quand elle répondit « Excusez-moi pour la poussière » à la question de Frank Crowminshield.




MADAME Willems
: — Papa! Papa, j’ai vu la voiture du docteur Minar devant chez nous ce matin – il allait visiter Mr. Coppens ; ça va mieux son rhumatisme - alors je l’ai fait entrer une minute pour qu’il nous examine aussi. Elle fait une grimace de connivence. Il nous a dit que nous faisions de gros gros progrès. Il paraît que ce ne sera pas la peine de nous faire l’a-b-l-a-t-i-o-n des a-m-y-d-a-l-e-s. Mais je me suis dit, le temps va rafraîchir, alors il faudrait qu’on fasse un petit saut en ville un de ces jours, histoire de demander confirmation au docteur Bertrand. On n’est jamais trop prudent.
Je hais les bébés, ils me rappellent maman (ma mère)
Je hais les hommes, ils ont le don de m’irriter
Je hais la famille, elle me donne des crampes d’estomac
Je hais les dilettantes, ils piétinent mon rythme
Je hais les épouses, trop de gens en ont
Je hais l’alcool, il me fait envie
Je hais le sexe, il m’épuise
Je hais les végétariens, ils m’ouvrent l’appétit
Je hais les attentistes, ils me frappent les synapses
Je hais la beauté, elle attise ma rancœur
Je hais les amoureux, ils me rendent triste
Je hais les autres, ils m’embêtent
Je hais les misogynes, ils me font faire mon cinéma
Je hais les arbres, ils me renvoient à la mort
Je hais le téléphone, il réveille mes angoisses
Je hais les comptables, ils déclenchent mes allergies
Je hais l’ergonomie, ça me donne des crampes
Je hais le théâtre, il mord sur mon temps de sommeil
"Les rasoirs font mal; les rivières sont humides;
Les acides tachent; les médicaments donnent des crampes;
Les révolvers ne sont pas légaux; les noeuds coulants se défont;
Le gaz sent trop mauvais. Autant continuer à vivre..."



« J'ai hurlé de rire en lisant ses nouvelles »


Quinze ans de voyages, de scènes, de plateaux, de cabines de régies dans ses bagages ! Virginie Jortay se méfie de la redite comme de la peste, s'aventure dans de grands projets, rouvre avec art les anciennes blessures de la colonisation, à Kinshasa et à Bruxelles dans un grand spectacle « Bruxelles, ville d'Afrique »... Aujourd'hui, elle choisit la langue aussi cinglante que drôle des nouvelles de la sulfureuse Américaine Dorothy Parker (1893-1967) pour revenir à la mise en scène. Elle s'en explique.

Vous étiez jusqu'à présent seule maître à bord de vos spectacles, ici vous mettez en scène un auteur. Pourquoi ?

C'est effectivement un tournant ou du moins un mouvement qui s'amorce. Je prenais des prises de positions fortes, je privilégiais un projet global, je dirigeais un spectacle total, mais cela se faisait au détriment de la théâtralité. Etait-ce une pudeur, peut-être mal placée ? Avec Dorothy Parker, j'arpente un endroit que j'avais peu exploré, même si ce n'est pas encore du vrai théâtre, mais des nouvelles qui donnent matière à théâtre.
Avec une petite équipe de comédiens, dans un cadre plus intime et non plus sur des plateaux énormes comme dans « Bruxelles, ville d'Afrique », j'ai pu prendre le temps d'écouter les acteurs, de travailler avec eux sur des improvisations... Une première pour moi !
Pourquoi le choix de Dorothy Parker ?

Parce que j'ai hurlé de rire lorsque j'ai lu ses nouvelles il y a deux ou trois ans ! La matière théâtre me semblait plausible. En fait, je ne me sens pas souvent en phase avec le théâtre traditionnel. Je ne le déteste pas, mais il y a là quelque chose à dépoussiérer. Je n'en aime pas non plus les clichés, les femmes en nuisettes, les hommes en grosses chaussures...

Mais choisir Dorothy Parker pose aussi des problèmes : ses textes n'évitent pas la redondance, la même mécanique, ils tournent souvent en rond, se referment sur eux-mêmes. Il fallait donc prendre plusieurs nouvelles qui ne soient pas dans la redite de ses thèmes favoris, à savoir le couple, l'alcool, la cruauté, la vie mondaine. Le duo « couple-alcool » est déjà surexploité, je n'en voulais pas, je ne me sentais pas très proche de la problématique des années 20 et 30. Mais son observation acide, son regard au scalpel sur la société, m'intéressait bien davantage. Elle fait partie de ces êtres qui se mettent en scène, développent des énergies énormes, brillent, attirent, mais leur scalpel les blesse eux-mêmes.

Comment l'adaptation théâtrale s'est-elle élaborée au travers des cinq nouvelles choisies ?

J'ai mené ce travail avec Anita Van Belle, avec qui j'ai retrouvé une réelle affinité depuis la mise en scène de son texte « Belgicae », en 1993. Nous avons tout réécrit pour éviter les références américaines et celles des années 20. En fait, on a fabriqué un autre emballage, on a transposé, ici et maintenant dans le milieu de l'art contemporain, un milieu de l'apparence, de la représentation de la mondanité. Partant de la représentation sociale, nous avançons vers le repli sur soi-même. Nous avons privilégié les moments de crise, ceux où les personnages « se » font leurs drames, « se » jouent la comédie, se mettent en déséquilibre et donc fabriquent leur souffrance, ce qui permet de varier les codes de jeu.