les temps changent


Nous y voilà: nous l'avons déjà dit, une démarche comme celle entamée pour ce spectacle ne peut pas faire que des heureux, et pour cause. Encore une fois, comment établir la distance nécessaire à l'analyse quand on est plongé dans ses propres justifications, et non dans l'observation des schémas qui ont existé (et se répètent évidemment) ? Comment quelqu'un qui est resté des années au Congo, en croyant en ce qu'il faisait, en ayant une vie agréable, en justifiant sa présence par son utilité indispensable au développement, -et donc à l'amélioration de l'humanité-, en imaginant avoir été un maillon de la grande entreprise salvatrice -qui n'assurait en fait que la rédemption de ses participants-, comment une telle personne peut-elle supporter de voir des "petits jeunes", des "blancs-becs", des "théâtreux" s'attaquer au moteur de toute leur vie ? Au nom de quoi ces "irresponsables", qui n'y connaissent rien de l'histoire ni du terrain, se permettent-ils de prendre la parole et d'émettre des avis défavorables quant aux soi-disant bienfaits de la colonisation ?

Voilà tout le problème: les conclusions que nous tirons de la démarche coloniale sont prises comme des attaques personnelles et il est normal qu'il en soit ainsi. Pourtant, telle n'était pas notre intention. Même si la décolonisation date d'il y a 40 ans, les blessures, de part et d'autre, sont bien restées ouvertes et le sujet reste très délicat. Les 40 ans n'étaient-ils pas suffisants pour oser aborder le sujet ? Peut-être aurait-il mieux valu en parler plus tôt ! Mais le plus grave est probablement le fameux bégaiement de l'histoire, et c'est probablement lui qui a fait que nous avons décidé d'aller déterrer les cadavres.

Cette démarche peut sembler naïve mais, au vu des passions qui se sont déchaînées autour de ce spectacle, nous nous sommes dit que nous n'avions pas raté notre objectif.

Bien sûr qu'il y a eu des lettres incroyables, des justifications à n'en plus finir... On nous a même reproché d'avoir diffusé "un extrait du scandaleux discours de Lumumba prononcé le 30 juin 1960 devant le Roi Baudouin... et omis de préciser que loin d'être inspiré par les sentiments spontanés de nationalisme, il le fut dans des buts politiques par son conseiller belge, mais que (nous avions) passé sous silence le toast réparateur porté aux Belges par le même Lumumba lors du déjeuner qui suivit la cérémonie, ainsi que les regrets exprimés aux Belges par la délégation congolaise"...

Que les choses soient claires: nous n'avons rien dit de plus que ce qui se trouve dans beaucoup de livres, diffusés à très petite échelle, il est vrai. Ces informations sont avalisées par de nombreux universitaires de différentes disciplines, dans notre pays comme ailleurs. Nous n'avons développé, à cet égard, aucune "théorie" personnelle, ni même amorcé de thèses autres que celles déjà émises par des historiens, des ethnologues, des médecins... Nous avons simplement (?) rassemblé ce qui existait. Notre seul mérite a été de réunir ces histoires éclatées dans les méandres des bibliothèques spécialisées.

Ces mêmes détracteurs qui nous disent d'une part que "nous enfonçons des portes ouvertes en ressassant ce que tout le monde sait déjà" nous reprochent en même temps "les mensonges historiques" que nous divulguons... faudrait s'entendre !

Le pompon, si l'on ose une expression si légère pour un acte si grave, est cité ici:
"S'agissant plus spécialement des "mains coupées", nous nous bornerons à rappeler la conclusion de la Commission Internationale d'Enquête de 1904: "jamais un blanc n'a infligé ou fait infliger, à titre de châtiment, pour manquement à des prestations, ou pour toute autre cause, pareille mutilations à des indigènes vivants" (Rapport du Bulletin Officiel de l'Etat Indépendant du Congo, 1905).

"Nous nous bornerons"
... et bien oui, bornez-vous! ...ou peut-être est-il judicieux d'entamer une commission d'enquête parlementaire sur la signification exacte de "indigènes vivants" ?