Actes 9/10
Le Spectre du Roi Batisseur apparaît sur de grandes échasses. Il fait des comptes interminables. Vu sa hauteur, il est au même niveau que les cartes peintes suspendues.
 
Les porteurs apparaissent en chantant en ombres chinoises derrière l'écran, Le Spectre s'éclipse. C'est Stanley qui remonte le Congo, c'est sa mission, celle qu'il effectue pour le compte du Grand Roi...


LE SPECTRE DU ROI BATISSEUR — Voyons d’abord Notre capital. Vingt, virgule huit millions environ, dont quinze du roi Notre père, trois de la reine Notre mère, le reste des bénéfices de Suez, une bonne affaire. Les dépenses : en mil-huit-cent-quatre-vingt cinq, deux millions soixante-six mille quatre cent trente six. En quatre-vingt six, deux millions cent quarante quatre mille cinq cent vingt quatre. Mais à partir de quatre-vingt-six, Nous avons quelques recettes. Pour cette année, septante-quatre mille deux cent soixante et un. Je passe sur quatre-vingt sept, quatre-vingt huit, etcaetera.


MIBANGE —

Nous remonterons le Congo
Nos lourdes charges sur le dos
Jusqu’au Nil nous les porterons
Sans être lâches ni grognons
Le Nil, c’est bien loin de Kin
Mais il faut bien sauver Emin


En nonante cinq, le déficit est moins grand. Dépenses, sept millions trois cent septante mille neuf cent trente neuf, recettes, six millions quatre mille sept cent soixante quatre. Et je ne compte pas les revenus de l’emprunt de l’Etat et de l’emprunt à lots… Alors… A ce déficit, ajouter les dettes. Trois, virgule cinq millions aux Rotshchild, deux millions à De Browne de Tiège. Plus les deux prêts de l’Etat. En gros quarante millions de la Belgique.

TOUS LES PORTEURS —

Emin Pacha! Emin Pacha !
A ton secours Stanley viendra !
Emin Pacha ! Emin Pacha !
A la rescousse nous voilà !

Mais si je fais les comptes, la tour Japonaise, le portique promenoir, la Galerie rue de Paris et la tribune promenoir au champ de courses, et le chalet, quatre millions cent quatre vingt deux mille huit cent vingt sept, plus l’arcade, cinq millions neuf cent trois mille sept cent quarante quatre, l’agrandissement du château, douze millions cinq cent mille, le musée, huit millions trois. Soit plus de trente millions de travaux réalisés au profit de l’état. Sans compter les biens de la Fondation, dix-huit millions trois cent vingt mille sept cent vingt cinq, et les autres trois millions trois cent nonante mille deux cent quatre vingt quatre, qu’ils m’ont arrachés après, et mes propriétés payées avec Nos propres deniers de Notre fondation, huit millions cinq cent quatre vingt mille.../...

Suit un dialogue étrange entre la voix de l'Impératrice folle qui lui demande de refaire entièrement les comptes de l'Etat Indépendant du Congo...mais c'est impossible... les archives ont brûlé.

STANLEY — Du calme, voyons ! Vous allez nous faire repérer. Le premier que je reprends à chanter sur ce bateau… Tu reconnais ceci, Sambo ? (il sort une chaîne de son paquetage)
SAMBO — C’est ta chaîne, Bula Matari.
STANLEY — Eh bien, raconte un peu à tes congénères comment elle est, la chaîne ?
SAMBO — Chers congénères, je dois vous mettre en garde. La chaîne de Bula Matari est en fer très lourd et très méchante et fait très mal aux chevilles. Regardez mes chevilles ! Vous voyez les cicatrices ? C’est la chaîne de Bula Matari qui les a faites, et c’est ce qui vous arrivera aussi, si vos chevilles à vous enflent parce que vous êtes tellement prétentieux que vous croyez que vous pouvez ne pas obéir !.../...

Cette dernière phrase est exprimée en Kikongo