acte 11
C'est l 'acte des Fantômes du Roi Léopold. L'espace sonore est rempli par un craquement sourd. Malgré les preuves maintes fois répétées dans de nombreux livres, l'opinion belge continue de penser que "tout cela est exagéré"...
 
Cette scène est longue. Il ne s'agit ici que de très courts extraits. Pendant tout ce temps, le Spectre du Roi Bâtisseur fait les 100 pas dans le fond de scène. Ces témoignages ne lui sont vraiment pas favorables.


LA CROIX — Je suis citoyen britannique. C’est en 1897 que j’ai rejoint la Mission. Nous sommes aussitôt partis avec ma femme fonder un poste à Baringa, dans la zone de l’ABIR, la compagnie anglo-belge du caoutchouc. Mais mon témoignage vaut pour toutes les zones où poussait la liane à caoutchouc. (…) Non, la mission catholique était plus à l’ouest, en dehors du domaine de l’ABIR.


.../... GEMBA — Oui, Gemba, c’est comme ça qu’on m’appelait au village, mais au poste, après, ils m’ont appelé Chicotte. (…) Au village, j’étais esclave, je faisais les petits travaux. Un dimanche, la récolte était trop mauvaise, on m’a donné en remplacement. Finalement, je préférais encore être un libéré. J’avais eu vraiment trop faim les derniers temps; au poste, il y avait à manger.


Je ne dirais pas que nous étions en mauvais termes, non. Oui, ils bénéficiaient d’un traitement de faveur. Non, nous n’étions pas très bien vus, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais ce débat desservirait la cause des indigènes. (…) Oh, nous avons immédiatement remarqué qu’il s’était passé quelque chose d’anormal.

MIBANGE — Mibange au village, au poste ils disaient Gondolier. Il paraît que je chante tout le temps quand je conduis la pirogue. Je me suis laissé "libérer" volontairement. Ils m’ont acheté 500 mitakos. Enfin, la valeur de 500 mitakos que mes parents n’ont pas dû récolter en caoutchouc tout de suite. Ils étaient si vieux ! (…)Je ne sais pas exactement. Le chef a toujours dit que je ne valais pas le caoutchouc que je lui avais coûté. Ça devait être beaucoup de caoutchouc, j’imagine.

A Boma, on nous avait parlé d’une région riche et populeuse, et nous avons trouvé des villages presque déserts, dans un état de décrépitude totale, quand ils n’étaient pas calcinés. Mais au début, les indigènes se méfiaient de nous, et nous n’avons pas su tout de suite. C’est petit à petit, en discutant avec eux, que nous avons appris ce qui s’était passé, avant que l’ABIR ne s’installe.
LE GLAIVE — A vos ordres. J’ai été nommé Commissaire du district en 1890. Ma tâche était de transformer une région à peu près inexplorée en une zone totalement pacifiée, propre à l’exploitation. Ma mission se divisait à cet effet en quatre activités. Les expéditions punitives en cas de rébellion des populations, les voyages d’exploration afin de relever l’existence de caoutchouc, le recrutement des soldats et des travailleurs, et enfin l’organisation et le contrôle de l’impôt de caoutchouc.
SAMBO— Je m’appelle Sambo, je suis né dans la région de Baringa. Au début, quand les hommes de Bula Matari sont arrivés, nous avons pensé que ce serait peut-être un moyen d’avoir la paix avec les marchands d’esclaves. Mais la première chose que nous avons dû faire, c’était payer le tribut.../...

Cette scène se passe dans l'obscurité des lampes à pétrole. Les acteurs lisent leur texte comme s'ils découvraient pour la première fois ce qui s'est passé exactement. Ils se relayent dans la lecture de l'horreur.

LE GLAIVE — Il nous fallait bien des hommes. Il y avait trois manières de recruter les libérés. L’impôt, l’amende, et dans le pire des cas, l’achat. Mais les bons soldats étaient rares. On gardait les autres comme boys, il y avait toujours assez de travail.
SAMBO — Puis ils ont demandé de plus en plus de caoutchouc. Les hommes ne suffisaient plus, alors nous sommes allés récolter avec eux dans la forêt.
LE GLAIVE — Il fallait bien éviter les fraudes. Il y en avait qui allaient jusqu’au Congo pour le revendre aux Français, qui payaient, eux. Pourtant, à Boma, ils ont tiqué quand j’ai ordonné la confiscation de tout le caoutchouc que transportaient les indigènes; mais Bruxelles a soutenu mon point de vue. Ceci dit, moi je n’y croyais pas. Je savais que confier la récolte aux indigènes, ça poserait des problèmes tôt ou tard. Je le leur avais écrit, à Bruxelles, qu’il faudrait couper des mains, des nez et des oreilles. (…) Mon terme se terminait, j’ai été rappelé en Belgique et on a évité de me renvoyer là-bas, sous prétexte que je buvais trop. Mais qui ne buvait pas dans cet enfer !.../...