Acte 3&4
Dans cet acte, le Théâtre et le Guide alternent, c''est par le régard de l'un que le discours de l'autre s'éclaire. La toile de fond est une image du Cinquantenaire. On entend "la Brabançonne" et les sportifs font leur entrée.
 
Le Guide aborde la politique de l'ethnicisation, sujet qui était développé bien plus longuement dans le spectacle. Ceci n'est donc qu'un bref fragment qui ne constitue pas l'entièreté du raisonnement.


LE JOURNALISTE — Oui, mesdames et messieurs, soyez les bienvenus à ce stade de l’histoire… sur ce stade, où doit se disputer maintenant une course de relais, mesdames et messieurs, où l’histoire même va courir sous vos yeux ! Au départ de la course, nos huit coureurs trépignent déjà. Pour ces quatre athlètes, vous les connaissez bien, mesdames et messieurs. Ce sont des voisins, des proches, des frères, que cet Anglais sec et nerveux, cet Allemand puissant et discipliné, ce Français énergique et entreprenant!


LE GUIDE — Pour administrer l’Etat Indépendant du Congo, Léopold II employait à son service des aventuriers venus de toute l’Europe. Lorsque la Belgique reprend la gestion de la colonie en 1908, elle est beaucoup plus circonspecte quant au recrutement du personnel colonial. La manière dont va alors s’organiser l’administration reflète les clivages de la société belge à l’époque. Il s’agit de donner aux Africains une image noble de l’homme blanc.


Quant à ce nabot, la borieux et pacifique, ce brave homme enfin, vous l’avez reconnu, c’est bien votre champion. Un bravo pour le courageux coureur belge, mesdames et messieurs ! Oh, ce sont tous des vainqueurs que ces coureurs-là, qui ont le centre du monde avec eux…

La noblesse et la bourgeoisie catholique francophone occupent donc les hauts postes de fonction. À côté d’eux, les autres Belges, qui sont en contact avec la population autochtone, les petits fonctionnaires, sont d’origine beaucoup plus modeste.

Les autres, là-bas, ce sont de nouveaux athlètes. De magnifiques athlètes au demeurant… mais on ne sait pas très bien qui c’est… On ne reconnait pas leurs dossards… et comme ils se ressemblent tous… Il serait cependant indispensable, pour le bon déroulement de la course, que nous parvenions à les distinguer, à les isoler… Une course mixte, donc, qui pourrait s’avérer riche en rebondissements ! Mais, me direz-vous, pourquoi ces athlètes courent-ils, hormis l’amour du sport ? Quel gain leur apportera ce nouveau jeu sans frontières ? Il faut savoir, mesdames messieurs, qu’à la clé nous attend un délicieux gâteau au chocolat, fourré d’une crème dorée au goût de lucre, présent amical de nos athlètes ethniques, qui payent ainsi leur droit d’inscription à cette course… En ce qui concerne les règles, eh bien…

Excellence, qui tripotait nerveusement son pistolet d’alarme depuis le début de la scène, a donné par mégarde le signal du départ.

LE JOURNALISTE — Ils sont partis ! C’est formidable, mesdames et messieurs !

Les athlètes s'élancent, dans leur mouvement la lumière se fond et une bascule lumineuse éclaire le Guide qui aborde son nouveau thème comme s'il rebondissait sur ce qu'il vient de voir.

Les Congolais les identifient comme un groupe ethnique différent en leur donnant le nom de «Ba-Flamands». Préoccupés de leur propre ascension sociale, de la défense de leur culture et de leur langue, mus par des réflexes identitaires, ces administrateurs mettent d’autant plus de zèle à classer et identifier ce qu’ils déterminent comme «ethnies» en Afrique, croyant ainsi les protéger.
Cette «création» des «groupes ethniques», à laquelle ont participé successivement les explorateurs, les missionnaires, les ethnologues, et que les administrateurs ont systématisé, présente de multiples avantages : l’objectif premier, c’est le contrôle politique. Ensuite, la division, quand on favorise l’ethnie la plus à même de seconder les Belges. Enfin, on affirme la supériorité du blanc en démontrant au colonisé, à travers la classification ethnique, que ses traditions et ses codes n’ont pas de secret pour le colonisateur.
On fige ainsi les peuples africains dans des structures qui étaient par définition mouvantes. Pour créer ces «groupes ethniques», on invente parfois une division ethnique là où se trouve un ensemble géopolitique complexe, où les gens ne se définissent nullement selon ces critères ethniques. Ainsi au Katanga, on décide dans un premier temps que les Baluba sont une ethnie différente et supérieure, et qu’il faut leur confier les responsabilités les plus importantes, au détriment du peuple-frère des Alunda… qui a l’insigne inconvénient d’habiter la région où se trouvent les plus grandes richesses minérales.../...

Le Théâtre reprend son action: les sportifs d'alignent sur "We are the champions" de Queen, chanté par les supporters d'un stade de footbal.