Behzti (déshonneur)
de
Gurpreet Kaur Bhatti


 

Appel à la trahison

Sur Behzti par Virginie Jortay

 


La parole publique sonne comme un choeur désaccordé où les mots s'entrechoquent, sans cohérence, sans harmonie. Et quand elle ne sifflote pas, la susdite parole, et bien que chante-elle ? Allez, un petit effort, oui ? Presque... mais encore ? Voilààà... le terrorisme ! Ok, c'est vrai : l'autre jour j'ai entendu un truc sur le climat, mais ça, c'est passé au domaine théologie... Alors, jouons un peu et distribuons les rôles: 45% de terrorisme, 45% de Starac (furtive nostalgie du Trek) et le reste pour   la pluie, les ouragans, les tsunami et autres mystères aéronautiques. 10%   donc reconnus à l'inconnu, pas mal comme témoignage d'humilité.

Maintenant que la distribution est faite, plantons le décor et, pour plus de simplicité, dessinons-le en noir et blanc. Nommons provisoirement l'espace : démocratie. Pas étonnant que le débat tourne en rond : voile contre pas voile, adoption contre (immaculée) conception, big bang contre (divine) création et tout le saint tremblement.

Avec des polarités si tendues, c'est pas étonnant qu'on s'en réfère à la saveur de la tomate, je ne blâme personne. La démocratie n'est-elle pas le lieu où tout peut-être dit ? Ainsi donc, la scène ronronne, et les valeurs fluctuent, au gré du vent. Alors, qui pose des questions ? Et lesquelles ? Existe-t-il une légitimité pour interroger ? Serait-ce au nom de la liberté tant vantée que l'on peut dire tout et surtout n'importe quoi ? Des Imans londoniens au JMJ, de U2 à Chavez, qu'est-ce qui touche vraiment ?

Ce qui touche, ce n'est pas ce que l'on dit mais le lieu où on le dit. Et la légitimité se renforce par son appartenance au milieu dont on est parle. J'en viendrais même à penser que pour toucher, il faut ajouter le facteur trahison. Trahir pour dire publiquement ce que l'on sait des agissements d'un milieu que l'on connaît, avec pour preuve à l'appui des détails que seul un membre la communauté incriminée peut reconnaître. Ça, c'est ultime.

Behzti (déshonneur), une pièce de Gurpreet Kaur Bhatti, auteure anglaise d'origine Sikhe écrit une pièce magistrale où elle parle de déshonneur dans une société où le code est celui de l'honneur. La pièce, intelligente et drôle amène les personnages (essentiellement féminins) sur le lieu de l'acte : un temple Sikh au coeur de Londres. Mais voilà, comble du malheur, il y a viol. Qu'on y parle d'une société d'origine Sikh en perte de repères où un viol se produit (avec, évidemment, la complicité de ses membres) ne semble pas poser trop de problème, après tout le viol est universel... Mais là où le bât blesse, c'est, encore une fois, le lieu, le décor, l'endroit où l'action : un temple ! Outrage ! Polémique ! Provocation !

A force de menaces (dont on peu d'ailleurs se poser la question de l'évaluation de degré de dangerosité) et de manifestations intégristes, les représentations de Birmingham ont du cesser, les autorités ne pouvant plus garantir la sécurité des acteurs, du théâtre, de l'auteure, ni même celle du public... En démocratie disions-nous ?   Elle a dû se cacher, comme Salman Rushdie et d'autres avant elle. Ce n'est pas le viol qui était inacceptable, c'était le lieu de la scène... Elle a trahi. Oui, on croit rêver.

Alors voilà : si le viol est une affaire de famille et qu'il faut trahir pour faire hurler la parole publique, et bien oui, si c'est ça, vive la trahison !


Texte publié dans SumGrrrls Magazine novembre 2005

Le texte en français sera prochainement édité aux éditions "les solitaires intempestifs" dans une traduction de Rudi Bekaert. Projet et soutenu et initié par le British Twist/New writing

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